Je me revoyais dans cette vieille et douce maison où mon seul souci était de quelle couleur je devais colorer mon dessin. Ouma (ma mère) n’arrêtait pas sa besogne de fourmi qu'elle a commencée très tôt. A la voir, on aurait dit une abeille qui tournait en rond. Je revoyais mon frère Abdelkader accroupis devant le "carré" de billes. Ma petite sœur rabi yarhamha nous regardait jouer.

   J'entends encore les lourds pas de mon père si Yahia rabi yarhmou, un homme très grave qui ne montrait jamais ce qu'il avait dans la tête. Il parlait très peu. Je ne l'ai jamais vu sourire. Il était l'opposé de ma mère Aicha, elle était un livre ouvert. Elle ne pouvait rien cacher. Dans cette grande maison, d'autres personnes cohabitaient avec nous. Je me souviens des disputes entre ma mère et les autres femmes. Nous, on regardait, parfois, quand les disputes sont très intenses, on sortait dans la rue. 

   Je me souviens des pièges qu'on posait au bellada (moineau) dans la cour de la maison ou dans la rue. Le malheureux oiseau s'il est pris finira à la braise. Je me rappelle aussi du couscous, du leben ( petit lait), du garse ( datte écrasée), de la galette de ouma. La plupart du temps, on mangeait de la galette et du leben à midi et du couscous sans viande le soir. Un jour,  je me suis révolté et j'ai eu le courage de dire devant mon père que ce n'était pas une vie, toujours à midi le leben et la galette alors calmement, mon père me dit de changer "prends de l'eau à la place du leben". 

   Je me rappelle de nos trois chèvres attachées soit dans la minuscule asguifa ( une petite entrée ) soit carrément dans la cour.  Grâce à ces bêtes, on avait du lait et parfois de la viande. Pendant la journée, elles vont paitre avec le harrag ( troupeau de chèvres) et elles ne reviennent que le soir. Mon père leur achetait de l'herbe parfois c'est moi qui le faisait. Je me souviens du sac de rahai, sac de blé qu'on devait emmener à Rahiéte (moulin) de Bouaziz, à Ksar Al Magdar ou Rahaiète ben Lamiri au Schettet El Gharbi. 

   Mon plus grand souvenir, c'est la Mahadra, école coranique, de sidi Al Mabrouk, Schettet El Gharbi. Elle se trouvait au bout de la façade droite en allant vers l'ouest, au premier étage limitrophe de l'écurie Si Laâ ala. On était plus de cent garnements à apprendre le Coran dans des laouhates ( planche rectangulaire ). On rejoignait la mahdra très tôt le matin et le Taleb nous libérait à 7h30. Le temps de prendre un morceau de galette et un verre de café au lait et d'aller à l'école. 

   Le harrag (troupeau de chèvres) a disparu, la mahadra, je parle du local, l'écurie de Si Laâ ala, la rahia (moulin) ont subi le même sort que le séfridj et la Séguia. Mais toutes ces belles choses et tant d'autres sont des souvenirs qui vont , hélas, mourir avec ceux qui les ont vécus. 

   Taha Baha