BOZAR LITERATURE a demandé à l'écrivaine renommée Elif Shafak de sélectionner des œuvres par l'exposition L'Empire du sultan. Le monde ottoman dans l'art de la Renaissance. Shafak a commenté huit œuvres et écrit des textes pour la guide littéraire et l'audioguide. Extraits suivants.

 

La Bataille de Lépante

La Bataille de Lépante – ou Inebahti en turc – fut sans aucun doute l'un des affrontements navals les plus importants et les plus sanglants du XVIe siècle. Selon que l’on soit Européen ou Turc, ce jour fatidique occupe une place totalement opposée dans la mémoire collective. Pour le premier, c'est devenu le récit d'une victoire héroïque. Pour le second, l'histoire d'une indigne déroute. Mais plusieurs siècles ont passé et il est temps de repenser la bataille de Lépante, au-delà des notions d'héroïsme ou de défaite, et d’essayer de la comprendre dans son entièreté et sa complexité.

Anonyme, La Bataille de Lépante, fin 16e siècle

Je n'oublierai jamais la première fois où j'ai entendu le mot 'Lépante'. Le même jour, j'ai découvert un auteur qui jouerait dorénavant un rôle majeur dans ma vie littéraire: Miguel de Cervantès.

J'avais dix ans et je venais de quitter un petit quartier musulman d'Ankara, en Turquie, pour rejoindre une école internationale de Madrid, en Espagne. Dès la première semaine à l'école, au cours d'histoire, la professeure se tourna vers moi lorsqu'elle apprit que j'étais turque et lança devant tous les enfants: "Oh, c'est l'un des vôtres qui a mutilé le bras gauche de Cervantès à Lépante! Au moins, je suis contente que vous ne lui ayez pas tranché les deux bras ! Sinon nous n'aurions pas pu lire Don Quichotte aujourd'hui!"

Elle me souriait, mais j'étais terrifiée et confuse, comme si coupable de quelque chose. Je ne savais pas ce qu'était 'Lépante', n'étant que vaguement familière du mot 'Inehbati'. Je ne savais pas qui était ce Cervantès ni ce qui était arrivé à son bras. Et je ne comprenais certainement pas ce que voulait dire la professeure par "l'un des vôtres".

Les années ont passé. J'ai étudié notre histoire commune, ottomane et européenne. J'ai découvert le grand Cervantès et l'admirable imagination grâce à laquelle il captive encore et toujours nos cœurs et nos esprits. J'ai dépassé les généralisations nationalistes/religieuses que, malheureusement, même de bons professeurs d'histoire peuvent relayer.

La Bataille de Lépante, une huile sur toile, est un tableau puissant qui exprime à la fois la vie et la mort, l'espoir et la perte, l'eau et le sang. Le choix des couleurs et l'arrangement des détails sont exceptionnels. Sous un vaste ciel et des nuages floconneux, parmi les tons bleus, verts et bruns apaisants, de soudaines explosions de rouge font presque tressaillir le spectateur, chacune rappelant le feu, la fumée et la violence. Au premier regard, le tableau nous donne une impression bien différente du sentiment qu’il suscite lorsque nous faisons attention aux détails: l'épaisse fumée qui s'élève de tous côtés, les corps à la surface de l'eau...

Je suis aussi frappée par le fait que cette peinture soit restée anonyme. Le fait que nous ne connaissions pas le nom de l'artiste rend l'œuvre encore plus intéressante, et même fascinante. C’est comme si ce tableau n'appartenait pas à quelqu'un, ni à aucun des deux camps. Comme s'il s'agissait d'une expression collective, d’un soupir collectif qui nous vient des siècles passés et implore d'être entendu.

 

 

Famille turque

En général, l'historiographie turque dominante se concentre sur les guerres, les traités, les pertes ou les gains territoriaux. En Turquie, chaque écolier mémorise visuellement une série de cartes – les terres de l'Empire ottoman s'y étendent ou s'y réduisent selon les mouvements des frontières à différentes époques. Au sein de ce grand récit, on porte peu d'attention aux êtres humains individuels. Si et lorsque des individus sont mentionnés dans les livres d'histoire, ils appartiennent à l'élite, tels les sultans, cheikhs et grands vizirs.

Albrecht Dürer, Famile tzigane (dit Famille turque), c.1496


Mais que ressentaient les gens 'ordinaires' pendant ces périodes de transformations sociales, économiques et politiques ? Quelle était la vie d'un orfèvre arménien, d'un meunier juif, d'un fabricant de chandelles circassien, d'un paysan yézidi, d'un colporteur kurde ou d'un soldat janissaire ? Même si l'Empire ottoman était multi-ethnique, multilingue et multiconfessionnel, on s'est beaucoup moins intéressé aux vies des sujets du sultan.

La Famille turque d’Albrecht Dürer est une œuvre inhabituelle qui représente un couple turc et leur petit enfant. L'homme et la femme se regardent, comme si la présence de l'un donnait de la force à l'autre. Seul le bébé regarde ailleurs, vers un lieu inconnu hors du cadre, s'interrogeant peut-être sur ce que pourrait être la vie au-delà.

 

 

Masque d’un turc utilisé comme visière

Tout au long du Moyen Âge, des informations fragmentaires à propos des Turcs circulaient à travers l'Europe. Si certaines permettaient d'approfondir connaissances et compréhension, d'autres ne servaient qu'à répandre la désinformation. Il y avait toutefois une curiosité bien réelle: à quoi ressemblait donc ‘l'ennemi’? À cette époque d'avant les moyens de communication de masse, les dessins et les récits offraient une réponse, tout comme parfois les masques.


Wolfgang Keiser (?), Melchior Pfeifer (?), Masque d’un turc utilisé comme visière, c.1555

 

Cet objet me fascine. L'expression en est saisissante. Il s'agit là du visage d'un homme plein de ressentiment et de rancœur, voire de rage. Le visage d'un homme qui peut rapidement se mettre en colère et même être tenté par la violence. Les yeux sont sombres et grands, les sourcils se lèvent en portant un jugement, la moustache – qui est aussi un signe de virilité – est proéminente et la bouche sévère.

Par définition, un masque est conçu pour cacher et remplacer la réalité par l'imaginaire. Ici au contraire, le masque sert à démontrer, affirmer, exhiber ‘le visage de l'Autre’. Je me demande combien de gens se sont donné la peine de soulever le masque et de rechercher la vérité ?

 

Elif Shafak -- Eutopia Magazine